Explosion de Airbnb à Paris : Est-ce la gangrène de l’hôtellerie ?

« Lorsque je voyage, je réserve mon appartement sur Airbnb.com, j’utilise le covoiturage avec blablacar ou je loue ma voiture à un particulier sur drivy.com. C’est génial ! Je paye moins, le service est top et en plus ça profite à quelqu’un qui en a sûrement besoin. L’économie collaborative, c’est l’avenir !! Et c’est un marché qui n’existait pas avant».

Que penser de la position de ce sympathisant de l’économie collaborative ?

  • - Qu’est-ce qui change dans le comportement du voyageur ?
  • - Quelle est la création de valeur et à qui profite-t-elle ?
  • - Quels sont les impacts sur le marché du tourisme ?
  • - Quelle posture suggérer aux hôteliers pour réagir ? 

Les chiffres d’Airbnb

Créée il y a seulement six ans, Airbnb prend maintenant chaque mois un million de réservations sur le marché du tourisme. La valorisation d’Airbnb a dépassé celle du premier groupe hôtelier au monde, Marriott.

5 millions de touristes ont visité la capitale depuis 2008 en se logeant via Airbnb. La moitié d'entre eux, rien que depuis le début l’année 2015. Airbnb proposait plus de 10 000 logements à Paris en 2013, elle en propose aujourd’hui 40 000. Ce chiffre pèse lourd au regard des 77 000 chambres d’hôtels que compte la capitale. En moins de trois ans, Paris est devenue la première ville Airbnb dans le monde.

Où va s’arrêter l’expansion de cette économie collaborative et quel en est l’impact ? 

Ce nouveau marché contribue-t-il à développer le tourisme en France ?

Il est très difficile d’évaluer l’évolution des arrivées de touristes sur le sol parisien mais on dispose de deux chiffres significatifs : En 2014, selon l’INSEE, la fréquentation hôtelière en Ile-de-France etait en baisse de 0,8% par rapport à 2013. Dans ce même temps le trafic aérien de passagers d’Aéroports de Paris enregistra une hausse de 1,4% en 2014.

En résumé on n’a peu de raisons de penser que l’économie collaborative apporte vraiment un développement du tourisme. Tout porte à croire que c’est plutôt le comportement du touriste qui est en train de changer. 

Quel est le profil de ce touriste loueur ?

Une étude américaine récemment menée par PhoCusWright auprès de touristes ayant réservé sur le web, livre des informations intéressantes.

Le loueur de chambre ou d’appartement est plus jeune et plus aisé, il voyage plus longtemps,  est plus actif. Plus le loueur est fervent pratiquant de ce mode d’hébergement, plus ce profil se marque. Cet aficionado de la location, appelé voyageur « nouvelle génération », souhaite découvrir le plus de destinations possibles, rencontrer de nouvelles personnes et partager avec elles leurs expériences. Il voyage dès qu’il en a les moyens financiers et recherche des établissements de petite taille ayant un certain cachet. Il aime profiter d’une liberté et d’une intimité qu’il ne retrouve pas à l’hôtel, être dans un environnement plus détendu et dépenser moins pour son logement.

Selon PhoCusWright, 82% des loueurs n’ont même pas considéré l’option d’un hébergement hôtelier lors de leurs voyages des 12 derniers mois. 

Quel est le profil du propriétaire d’appartement Airbnb ?

Pour avoir un logement à proposer sur Airbnb à Paris, il faut déjà en être propriétaire car la sous-location est très règlementée. Le cliché du chômeur ou de la famille dans le besoin à qui profite ce marché, est-il fondé ?

A Paris, selon Airbnb, 17% ne se contentent pas de louer leur propre logement à l’occasion, mais en font une véritable entreprise.

La mairie de Paris estime de son côté, que 25 000 à 30 000 logements jadis loués à des personnes travaillant et vivant à Paris sont devenus des meublés touristiques à plein temps. En 2014, 20 propriétaires détenteurs de 56 meublés illégaux ont été condamnés à 567 000 euros d’amende. 

Quel impact pour l’économie ?

Ce phénomène est-il sain pour l’économie locale ?

Dans certains quartiers comme le Marais où le nombre de locataires Airbnb dépasse parfois le nombre de résidents, «Il y a des va-et-vient incessants à toute heure de la nuit. Les voisins ont perdu leur tranquillité. Le quartier se vide de ses habitants. Les commerces de bouche ont de moins en moins de clients. Les touristes ne font pas de courses. Ils vont au restaurant ou mangent des sandwichs.» comme le cite Libération

Le développement de l’économie de partage est-il nourricier ?

Quand les hôteliers emploient environ 150 000 personnes en France, Airbnb France emploie 28 personnes. Quand l’hôtellerie française rapporte environ 3,2 Milliards d’euros en TVA, la TVA collectée par Airbnb France est marginale puisque son assiette ne repose que sur les commissions, soit 3% des transactions. Enfin, côté impôt, le bilan n’est pas meilleur. Airbnb France a payé 96000€ d’impôt en 2013. C’est la société hébergeur du site web Airbnb qui prélève les 6 à 12 % de frais de service au loueur. Cette société, bien sûr logée dans un paradis fiscal, se charge également de siphonner les résultats de ses filiales par des facturations bien pensées. Enfin, Du côté des propriétaires d’appartements, est-il raisonnable de penser que le revenu encaissé par les locations soit toujours déclaré ?

En définitive on assiste à la montée d’un système où chacun cherche à optimiser son avantage au détriment de la collectivité. En poussant à l’extrême une telle économie, n’est-ce pas le chômage que nous bâtissons et la précarité que nous entretenons ? 

Conclusion : La réponse des hôteliers

Je m’associe à la méfiance et même la colère des hôteliers et comprends leur position qu’ils ont raison de défendre.

Toutefois, au regard de ce que l’on comprend de la mutation économique qui s’opère, du changement des comportements de consommation, de la nature des attentes du voyageur « nouvelle génération », les hôteliers ne peuvent plus considérer que leur métier est aujourd’hui le même que celui qu’ils exerçaient il y a 10 ans.
Il semble que la préoccupation des hôteliers doit porter sur trois axes majeurs :  

  • La qualité de relation entre l’hôtelier et son client doit changer. Elle doit devenir plus sensible, plus personnelle et plus qualifiante pour l’expérience client. Le comptoir d’accueil devrait par exemple disparaitre car aujourd'hui, on ne peut plus penser en fonction de l’organisation de son travail mais en fonction de l’attente de son client. Chaque client doit être appelé par son nom, et ses petites habitudes doivent être connues et satisfaites. Le client est la première agence de communication.
  • L’expérience client doit être fondamentalement enrichie, non pas par l’adjonction de nouvelles couches de services, mais par une remise en cause du produit hôtelier. Par exemple, la chambre ne devrait plus être un produit aussi « sec » que celui que nous connaissions. C’est l’hôtel comme chez soi qu’il faut repenser et le chez-soi comme on ne l’a jamais imaginé.
  • Avoir un produit différent n’est pas suffisant, il faut savoir le montrer : Pas de blabla commercial sur le site web de l’hôtel. Nous ne parlons plus au consommateur d’après-guerre. Ce qui est important, c’est de montrer avec goût ce que l’on a à offrir. Etre transparent, séduisant, convaincant. Bannir les navigations compliquées et les informations tous azimtus, l’absence de tarif clair, les promotions mal expliquées. Les hôteliers doivent être de réels acteurs de la révolution digitale.